Qui est méritant ?
Celui qui est toujours présent, jamais malade ? celui qui passe beaucoup de temps à son travail ? celui qui n’a jamais de maladie grave ?
Dans toute société, celui qui est plus méritant est celui qui est jeune, beau, intelligent, dynamique, heureux et en bonne santé. C’est celui qui ne connaît pas la dépression, qui n’est
jamais confronté à un deuil, qui n’a jamais de baisse de régime, celui qui est inoxydable ! mais c’est aussi celui qui sait « se placer », celui qui sait créer du rapport de force, celui qui a les
moyens de faire du chantage…qui se passionne pour sa carrière et donc qui a des perspectives…
Prime à la tête du client
La prime au mérite réintroduit la prime à la tête du client. Car sur quels critères objectifs faut-il se prononcer ?
Uniquement sur une perception subjective du « bon travail de l’un à comparer au moins bon travail de l’autre ». Vous m’objecterez qu’il faut mettre en place des critères objectifs…
Le problème pour qui anime une équipe, c’est que certains seront probablement rédhibitoirement moins bons que d’autres dans certains domaines mais aussi, souvent, meilleurs dans
d’autres domaines.
Ce qui fait la richesse d’une entreprise, c’est à la fois la capacité à constituer une véritable équipe dans laquelle chacun peut trouver sa place, exprimer le meilleur de ses qualités propres et
les articuler avec celles des autres pour réaliser une addition de moyens couvrant au mieux les besoins de l’entreprise.
Par exemple, il y a des gens qui vont s’avérer particulièrement à l’aise dans des négociations avec des fournisseurs, d’autres dans la prise en compte de petits problèmes de gestion quotidienne,
d’autres encore, vont particulièrement savoir mettre de la convivialité.
Ce sont les richesses transversales qui vont animer la vie d’une entreprise et lui donner de la qualité et non pas la symétrie des compétences. Un chef d’entreprise ne s’y trompe pas car il
va chercher à construire une équipe.
La question d’une prime au mérite consisterait donc à hiérarchiser les zones de compétence et à leur attribuer des « mérites » particuliers : on peut noter que c’est
d’ailleurs déjà fait à travers le niveau de salaire selon le type de fonction dans l’entreprise.
Au premier abord, une prime au mérite ne pose pas trop de problèmes théoriques. Après tout, il semble effectivement logique de « récompenser » spécifiquement celui qui a bien travaillé par
opposition à celui qui n’a pas spécialement bien travaillé. Cependant, une fois cela posé, c’est là que les difficultés commencent. Car, finalement, qu’est-ce qui va fonder la différence de
mérite ?
Le « mérite », une notion objective souvent subjective
Il y a 4 secrétaires à comparer. L’une a eu 5 arrêts maladies pendant l’année, l’autre à mal retransmis 2 appels téléphoniques sur les 2 000 reçus, dont l’un a eu des conséquences ennuyeuses. La
quatrième a eu un décès dans sa famille qui l’a mise en difficulté pendant 6 mois. Je dispose de 600 euros de prime au mérite.
A qui je l’attribue ? à priori, j’élimine celle qui a eu des problèmes de famille car, il faut le reconnaître, elle a pesé sur l’équipe et même quelques fois craqué.. ce qui a « consommé » du
temps des autres. Celle qui a eu 5 arrêts maladies a été la cause de désorganisations qu’il a fallu compenser et notamment une fois, cela a créé de très gros problèmes car il y a avait un
dossier urgent. Pour compenser, il fallut que les autres fassent des heures supplémentaires, notamment d’ailleurs, celle qui a eu des problèmes de famille qui a parfaitement répondu sur le
dossier urgent.
Il me resterait deux secrétaires à récompenser à des degrés divers. L’une est moins « efficace » que l’autre, entre autre raison, parce qu’elle a un niveau personnel plus faible et qu’elle
fait donc plus de « petites » erreurs, bien qu’elle soit très utile car elle est extrèmement disponible au quotidien.
Elles auront donc 400 euros pour l’une est 200 euro pour l’autre.
Mais vous souhaitez peut-être discuter mes décisions ?
On peut dire que j’ai essayé d’agir « objectivement » pourtant les dégâts sont considérables car, celle qui a eu 5 arrêts maladie était « vraiment » malade et d’ailleurs, je n’ai même
pas à me poser la question puisqu’elle avait des arrêts maladies signés par son médecin. Seule, l’interrogation de la pratique du médecin pourrait suggérer autre chose, ce que je ne peux pas
légalement faire.
Celle qui a eu une baisse de régime pendant 6 mois a le reste du temps a bien tenu son poste. D’autre part, c’est un pilier de l’entreprise depuis 15 ans et c’est la première année qu’elle a une
défaillance professionnelle. Devais-je la sanctionner ? enfin, lui retirer une part de prime au mérite ? Il se trouve que ce deuil a en plus des conséquences financières importantes et qu’elle
comptait sur la prime au mérite pour l’aider à résoudre ses problèmes financiers. Bonjour la solidarité de l’entreprise… bon, c’est un autre sujet.
Celle qui a 400 euros de plus cette année est très heureuse. Celle qui a eu 200 euros, malgré l’appel mal retransmis à eu du pot ( je ne pouvais pas donner 600 euros à une seule
personne ? ).
Les trois derniers mois de l’année ont été « tendus ». Les 4 secrétaires se regardaient en chien de faience. Celle qui a eu 5 arrêts maladie savait que de toute façon, elle n’aura pas de prime au
mérite. Elle errait comme une âme en peine et se « réservait » sans doute pour l’année prochaine. Par contre, elle n’a aucune intention d’aider ses collègues et elle ne peut s’empêcher d’imaginer
que l’on va quand même trouver une solution pour lui donner quelque chose pour l’aider. Lorsque la décision tombe, elle trouve cette situation injuste.
L’atmosphère dans l’entreprise est très difficile. Chacun se méfie, s’observe, les petites remarques fusent, n’hésitant à égratigner l’autre... le remplacement pour 2 heures pour
une démarche quelconque est devenu une « affaire à gérer » alors qu’avant, elles s’arrangeaient entre elles.
Chacune sait bien que d’ici quelques jours, nous allons attribuer la prime au mérite. Je passe mon temps à gérer les tensions internes. (j’ai du mérite !)
Prime au mérite et équipe de travail
Les premières semaines de l’année suivante sont encore plus tendues. Les deux secrétaires qui ont eu la prime au mérite sont ravies et ont la pression pour l’année à venir. Celle qui
a 200 euros se dit qu’elle a eu de la chance ( à cause des appels mal transmis)
Les deux autres sont « écoeurées » car par exemple, celle qui a été éliminée de la prime au mérite en raison de ses difficultés familiales a eu l’impression de se prendre un second coup derrière la
tête. Bien sur, elle sait que ce n’est pas vraiment injuste et elle peut se dire que l’année suivante cela ira mieux. Cependant, cela reste comme une difficulté s’ajoutant à une autre.
Celle qui a été en arrêt maladie 5 fois et qui a parfaitement tenu son poste par ailleurs est totalement découragée et ne peut pas se défaire d’un sentiment d’injustice. Mais je peux dire, en
tant qu’employeur que le fait de son absence répétée à sans cesse désorganisé le service et vraiment, je ne peux pas lui attribué de mérite avec tous ces problèmes que j’ai eu à gérer.
L’atmosphère est pénible car les deux qui ont eu la prime sont contentes et les deux autres se sentent humiliées. D’ailleurs, dès qu’il s’agit de donner un coup de main à une collègue, on voit bien
maintenant que les autres hésitent.
Car, il s’agit désormais de calculer ses actes non pas en fonction du travail mais de son positionnement « au mérite ».
La régulation dans le service n’est plus déterminée par des recherches de solidarités entre les secrétaires, mais par la quête et les calculs afférents à la prime au mérite. La
prime de plus s’obtient « sur le dos des autres » car chacun sait qu’il s’agit d’une somme qui ne pourra en aucun cas être répartie équitablement entre toutes puisqu’elle doit distinguer le mérite
particulier. A moins que… il y aient des discussions entre elles ?
Fin de la deuxième année : il n’y a pas eu de faits marquants cette année là. J’ai toujours mes 600 euros à distribuer. Chacune a passé une année de travail correcte mais sans
plus. Si je m’écoutais d’ailleurs, il n’y aurait aucune prime au mérite. Les quelques incidents n’ont pas pu véritablement être imputés à l’une ou l’autre.. Les remplacements sont devenus des
enjeux.
J’ai plus de travail qu’avant, car je dois aussi gérer les relations entre les secrétaires.
Je décide de répartir harmonieusement la somme « au mérite ». 150 euros chacune, en dépit des règles. La moins contente avait eu 400 euros l’année précédente. Les trois autres sont
plutôt contentes, même si, celle qui avait eu des problèmes familiaux l’année précédente, aurait bien compté sur plus d’argent cette année. Elle a du mal a encaisser que l’on ait pas tenu compte
des 15 jours d’arrêt maladie de sa collègue qui a autant d’argent qu’elle « au mérite ».
D’ailleurs, l’esprit dans l’entreprise a définitivement changé
C’est terrible, nous n’arrivons plus à bien travailler ensemble. Depuis la mise en place de la prime au mérite, chacun n’a plus pour occupation que d’essayer de « marquer « les manques de ses
collègues". Avec cet « esprit français » déjà caractérisé par une forte acuité lorsqu’il s’agit de critiquer, alors là, nous touchons le pompon.
Avant la prime au mérite, chacun était solidaire. Maintenant, terminé la solidarité, il s’agit de se « placer » pour la prime. Et, il n’y a rien à faire, la prime, c’est une part d’argent,
non extensible, qu’il s’agira de répartir en plus, sur quelques personnes. Pour avoir plus de chance de l’obtenir, il faut que j’accumule les obstacles sur les autres… en dénonçant notamment
la moindre faille…
Prime au mérite et perversion des organisations
Dans cette administration, le mérite s’acquiert au nombre d’affaires gagnées. Ainsi, les agents concernés ne s’occupent plus des dossiers un peu compliqués, qu’ils pourraient éventuellement
perdre, pour se concentrer sur celles qu’ils sont quasiment sûrs de gagner.
Dans une entreprise, le mérite s’acquiert, au nombre d’appels téléphoniques donnés. Les agents se dépêchent de boucler leurs appels, quitte à ne pas répondre aux demandes, pour ne pas perdre de
temps. Faut-il donc déplacer "le mérite" sur l'absence de plaintes reçues ?
Dans les commissariats de police, le nombre de PV distribués est soumis à quota. On imagine, la manière dont les situations tendancieuses vont être traitées… au plus vite..car il faut se dépêcher
de passer au suivant…
Tous les espaces de « qualité » vont petit à petit être grignotés pour « faire du chiffre », avoir du rendement.
On voit bien que le critère fixé, va devenir l’obsession ou créer la logique d’intervention des agents concernés.
On constate aussi que la subjectivité redevient la règle d’évaluation. Dans ce cas là, il s’agit bien de réintroduire une prime « à la tête du client ». Je trouverai facilement tous les défauts à
celui que j’apprécie subjectivement moins et plus de qualités à celui avec qui j’ai de la sympathie. Ensuite, il ne s’agira que d’un habillage…
Un collègue de travail racontait qu’il avait déjà connu dans une autre entreprise « la prime au mérite ». Il disait que les trois derniers mois de l’année étaient « à la kalaschnikov »
C’était à qui cherchait le mieux à se « placer » auprès des responsables.
Finalement, l’entreprise avait mis au point un système pour que sur 10 ans, tout le monde se retrouve avec le même niveau de prime au mérite. L’entreprise a accepté finalement que la mise en
place de la prime au mérite se transforme par une augmentation de salaire identique pour tous les agents d’une même catégorie.
C’est remarquable, la prime au mérite engendre une foultitude de problèmes qui vont coûter extrèmement chers à gérer et probablement contribuer à ce que la société française, déjà écrasée par
son art de la critique puisse continuer à développer ses capacités à s’auto- dévaluer encore mieux....